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Denise et le rossignol

 

 

 

Et le rossignol chanta, son chant était clair et sa mélodie limpide. Il modulait les harmonies avec une grande aisance et chaque accord avait une profondeur incroyable. Denise écoutait ces douces notes en se balançant doucement dans son fauteuil. Les portes de la véranda étaient ouvertes et toutes les bonnes odeurs du jardin venaient flatter son odorat : c’est le mimosa  qui dominait un peu, mais à chaque courant d’air les roses prenaient le dessus avec leurs parfums suaves et pénétrant.

Puis sans réfléchir, elle fit un geste machinal, cela faisait maintenant trois quarts de siècle qu’elle en faisait… Elle regarda la pendule du salon, une merveilleuse pendule Napoléonienne, vieille de deux siècles, avec un magnifique mécanisme à boules rotatives dorées à l’or fin : il était exactement cinq heures moins deux.
Sur le coup, elle ne pensa qu’à son feuilleton-télé sur série club, il lui restait encore une demi-heure avant qu’il ne commence. Ce n’est qu’après, qu’elle se retourna vers son rossignol. L’oiseau n’avait pas bougé et la regardait immobile. Denise fit aller son regard du volatile à la pendule puis de la pendule au volatile. Elle dut bien se rendre à l’évidence, il n’aurait pas dû chanter !
Elle s’approcha de lui et tourna autour de la maison de bois finement ajourée qui lui servait de cage, peut-être avait-elle commis une erreur pour l’installer. Le guéridon près de la fenêtre n’était peut-être pas à la bonne place ! Le soleil inondait cet endroit le matin mais un léger courant d’air le parcourait en fin d’après midi… Peut-être que la variation de température n’était pas bonne pour sa santé ?
Elle vérifia ensuite que l’habitat contenait tout ce qu’il lui fallait, pour cela elle reprit la fiche qu’on lui avait remis au magasin et vérifia avec une grande minutie tous les points un à un…  Afin d’être bien sûre, elle réitéra même l’opération deux fois !
De nouveau, elle dut  s’avouer la vérité : tout aurait dû être parfait, et pourtant il n’aurait pas dû chanter. Elle se rassit dans son fauteuil, se disant que la position debout n’était pas propice à la résolution du problème, et réfléchit. Elle avait eu exactement le même souci avec le rouge-gorge, le roitelet et le canari… Même si elle mit un peu de temps pour se l’avouer, cela venait peut-être d’elle… Elle n’était pas faite pour ce genre d’oiseaux, il y a des gens comme cela, et elle devait se faire une raison. Tant pis pour son feuilleton, elle allait prendre de ce pas sa voiture pour le rapporter au magasin.
Aussitôt dit, aussitôt fait, elle enfila son manteau, ses chaussures de marche et recouvrit la cage du tissu noir qui l’emballait quand elle l’avait achetée. Elle sortit dans l’allée ouvrit avec soin la portière passager et fixa prudemment le paquet avec la ceinture de sécurité. Le voyage fut si court, que l’oiseau n’eut pas le temps de chanter.
Une minute après s’être garée, elle entrait dans le magasin et alla droit vers le vendeur :

- Madame Vrignaud, comment allez-vous ?… Ne me dites pas que vous avez encore un problème.

- Et bien si mon petit ! Encore une fois, votre oiseau ne chante pas quand il devrait, mais cette fois-ci, je ne crois pas que je vais en prendre un autre… Vous me l’aviez dit la dernière fois, et je dois bien me rendre à l’évidence, vous aviez raison je ne suis pas faite pour eux.

- Donc vous n’en reprendrez plus ?

- Non, je le crains, mon bon vieux Napoléon me suffira. Je vous ai tout rapporté, la cage,  la toile la notice et tout le reste, pour l’argent ce n’est pas grave, vous me ferez un avoir comme habitude, c’est bientôt l’anniversaire de mon fils, je trouverai bien quelque chose à lui acheter chez vous ?

- Je n’en doute pas Madame.

Elle tourna les talons et c’est le bruit de la petite cloche de la porte qui marqua son départ. C’est à ce moment que le patron sortit de l’arrière boutique. En voyant le paquet sur le comptoir il se tourna vers son employer :

- Laisse-moi deviner,  Madame Vrignaud ?

- Gagné.

Décidément, tant qu’elle ne se sera pas décidé à faire réparer sa pendule Napoléon qui un coup avance, un coup recule, elle ne réussira pas un garder chez elle le moindre Coucou suisse, aussi moderne soit-il. Les horlogers ne font pas de miracles !

FIN