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Nuit sans l'une

 

Et la lumière s’éteint et comme chaque soir elle est à côté de lui. Son doux visage sur l’oreiller est parfait. Son corps qu’il devine sous le fin drap de soie est parfait lui aussi dans ses courbes et ses proportions…elle est la femme idéale : merveilleuse en tous points, comblant le moindre de ses désirs avant même qu’il ne les exprime. Ses amis l’envient et sa famille est ravie. Bien sûr il est conscient de sa chance, mais il sait que cela ne durera pas… Cela ne dure jamais ! Il en a fait l’expérience plusieurs fois déjà.



Au départ, c’est toujours idyllique. La maison leur plaît beaucoup. Il faut dire qu’il a conçu ce qu’il y a de mieux : une grande villa blanche que le soleil de l’île inonde, quelques hibiscus et bougainvillées pour faire de l’ombre ici où là, et enfin, sur l’arrière, le lagon qui forme une piscine naturelle où viennent jouer les poissons multicolores. À l’intérieur, chaque pièce a son style, mais tous les meubles sont d’époque et tout se marie à ravir avec une harmonie et un goût certains.
Évidemment, il faut qu’elle s’habitue aux domestiques, au chauffeur, au jardinier et à la cuisinière mais le domaine est si grand que l’on ne peut pas faire autrement. « C’est presque un petit continent ! » lui avait dit l’une des premières à venir sur place.
Il sait que cela vient de lui. Il essaie de lutter. Au fil des années, il a réussi à ce qu’elles restent un peu plus longtemps. La dernière a tenu deux ans. Deux ans et dix jours exactement. Et puis comme pour celles qui l’avaient précédée, il a dû s’en débarrasser. Au départ, il avait bien ressenti un vide, mais ce n’était pas la première fois. Il avait l’habitude. Et après tout, elle n’avait pas souffert.

Juste après “sa vie d’avant”, il avait même essayé de vivre avec des stars de cinéma ou de la mode. C’était agréable un temps, mais elles finissaient toujours par partir car elles avaient leurs vies, leurs obligations, leurs fans et bien sûr cette célébrité qui faisaient qu’elles ne lui appartiendraient jamais complètement. Il avait aussi vécu un moment avec la femme de son ancien patron, mais c’était par pure vengeance et cela l’avait déçu.
Il  avait donc très vite pris conscience qu’il devait concentrer son choix sur des inconnues, des femmes de la rue. Il pensa d’abord que cela allait être facile. Il s’asseyait à la terrasse d’un café, puis les regardait passer. Il n’avait qu’à choisir. De toute façon, c’était gagné d’avance, elles viendraient. Le problème était qu’il y avait toujours un petit quelque chose qui n’allait pas : le corps était rarement parfait. Enfin, il fallait bien faire quelques concessions.

La première fut Mathilde, elle était secrétaire. Elle s’adapta bien à sa nouvelle vie, mais malheureusement commença à devenir incontrôlable au bout de trois semaines. Il dut s’en débarrasser. Puis vinrent Élisabeth, médecin, Solange la comptable, Anaïs dont il ne savait rien, Ingrid en vacances en France, Lucie qui habitait près de chez lui, Carole et Caroline, deux sœurs jumelles, puis une dizaine d’autres, toujours des marcheuses qu’il observait au hasard. À chaque fois, il réussissait à les contrôler un peu plus, un peu mieux, un peu plus longtemps, mais à chaque fois elles finissaient par se rebeller et il devait mettre un terme à leur vie commune.

Il avait vu son psychiatre. Il le voyait régulièrement. Ce dernier tentait de le convaincre qu’il devait, depuis son accident, considérer sa nouvelle vie comme une chance qui lui était offerte. Une chance qui à sa connaissance n’avait jamais été offerte à personne. Mais à quoi bon pouvoir faire tout ce que l’on veut quand on le veut, si l’on ne peut même pas contrôler les personnes qui partagent sa vie ?
Les voyages, la découverte d’autres horizons, c’était peut-être cela qu’il fallait pour qu’elles restent plus longtemps avec lui. Le domaine a beau être enchanteur, la solitude pouvait leur faire perdre les pédales. Mais comment faire pour qu’elles ne rencontrent personne, qu’elles restent tout à lui si elles croisent d’autres hommes ? Mis à part le pouvoir de tout leur donner, il n’a rien de plus que les autres… il a même plutôt moins. Lui qui croyait les femmes purement vénales, il se rendait compte peu à peu que l’argent ne fait pas tout. Malgré son pouvoir, il ne pouvait rien faire pour changer son propre visage et son propre corps. Il avait pourtant essayé, mais cela lui était impossible. Avant, quand il n’était qu’un petit fonctionnaire aigri, il se contentait de son apparence, mais maintenant qu’il est tout- puissant, les gens qui l’entourent sont tous plus beaux que lui. Il sait que dans son dos ils parlent :  « Pourquoi reste-t-elle avec un homme comme lui ? », « Comment en est-il arrivé là ? Ce n’est pas un génie ! », « Finalement, à part le fait qu’il puisse tout avoir, il n’est rien. » Au début, il n’y prêtait pas attention, mais cela lui était devenu insupportable et c’est pour cela qu’il avait créé le domaine : une grande île toute à lui où il pourrait vivre seul avec sa compagne.



Même ses amis d’avant ne le comprenaient plus ! Quand ils le voyaient, ils étaient les premiers à lui dire qu’il était stupide de vouloir vivre avec une seule femme alors qu’il pouvait avoir toutes les plus belles filles du monde. Et chacun à leur tour ils fantasmaient sur leur idole avec plus ou moins de fantaisie et de vulgarité. Ils n’arrivaient pas à comprendre qu’il veuille simplement une vie normale, avec une épouse qui l’aime et peut-être plus tard des enfants, qui sait ?

Combien devrait-il en faire disparaître encore avant de trouver la perle rare ?

Autre chose le gêne aussi : ce mal de tête de plus en plus présent, de plus en plus aigu, qui lui cisaille le crâne à longueur de journées. Le médecin lui a demandé si son traitement lui occasionne des troubles… ce genre de douleur par exemple. Il sait que dans le cas où il devrait l’interrompre immédiatement, cela deviendrait dangereux pour sa vie et son équilibre. Une fois, il avait essayé, mais il était redevenu comme avant, incapable de contrôler sa vie, un petit parmi les petits. Alors maintenant, il ne lui dit plus rien. S’il devait en mourir, tant pis. De toute façon, ce serait sûrement pendant son sommeil.

Il se sent près du but. La femme qui est couchée près de lui est la bonne, il le sait. Quand il rentrera de son travail, le soir, il la retrouvera. Il n’aura qu’à prendre sa douche, manger rapidement une boîte ou un sandwich et foncer dans la chambre. Ses pilules sont prêtes sur la table de nuit. Il les prendra, s’allongera, et comme toutes les nuits depuis son traumatisme crânien il repartira dans son rêve. Le monde réel ne comptera plus pendant une douzaine d’heures, et même s’il doit en mourir, jamais il ne laissera quiconque lui prendre sa seconde vie… la seule, à ses yeux, qui vaille maintenant d’être vécue.

 

            FIN

« N’oublions jamais que nous faisons tous partie du rêve de quelqu’un. Alors soyons discrets et dociles, car pour nous faire disparaître à jamais… il suffit qu'il se réveille et qu'il allume la lumière ! »